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[Retour a la page d'accueil francaise] L’alphabet : vers la fin de l’hégémonie
grecque ?
L’étude
de l’alphabet phrygien et la connaissance de la place importante
de la Phrygie en Anatolie à l’époque archaïque nous permettent
de ré-examiner avec un regard neuf le rôle de ce pays comme pivot
entre l’Orient et l’Occident. 1) Description de l’alphabet
L’alphabet
paléo-phrygien comporte 19 lettres dont deux ne figurent pas dans
toutes les régions : le n° 18 de Brixhe/Lejeune 1984, transcrit
y, n’est pas utilisé
en Ptérie ni en Tyanide ; le n° 19 (généralement , deux T, un f) n’est pas présent en Bithynie. La nouvelle inscription
découverte à Daskyleion comporte une lettre inconnue ailleurs
: C, qui est probablement une variante locale pour noter
le y[1].
Les autres lettres ressemblent aux grecques par leur graphie et
leur vraisemblable valeur phonétique. 2) Apparition et transmission de
l’alphabet
Savoir
comment les Phrygiens ont adopté l’alphabet est déterminant pour
l’étude des rapports entre peuples anatoliens ainsi que pour les
relations unissant les Grecs aux Phrygiens. Trois cas de propagation
sont envisageables : soit les Grecs ont transmis l’alphabet aux
Phrygiens, soit ce sont les Phrygiens qui l’ont transmis aux Grecs,
ou encore ces deux peuples se sont réciproquement empruntés différents
éléments. Pour
résoudre cette question, nous nous heurtons tout d’abord aux interrogations
propres à la naissance de l’alphabet grec. Hérodote (V,58) précise
que les Grecs disposent d’un alphabet transmis par les Phéniciens.
Des voyelles y ont été rajoutées car l’alphabet phénicien, sémitique,
n’a pas de signes pour les noter. Mais nous ne savons pas où et
par qui l’alphabet a été adapté à un usage non-sémitique, ce qui
correspond à la création des voyelles, ni dans quelle région les
Grecs ont cherché l’alphabet (s’il s’agit d’un lieu unique ce
qui n’est même pas sûr) ? Toutes ces questions ont évidemment
suscité de nombreuses controverses dans lesquelles nous ne pouvons
entrer en détail sans nous éloigner de notre sujet ; nous conclurons
donc avec Röllig[2]
qui affirme que “les chercheurs modernes ne nourrissent finalement
aucun doute” que l’alphabet ait été emprunté aux habitants de
la côte du Levant libano-syrienne et que les premières attestations
d’alphabet grec apparaissent au milieu du VIII°s. en Grèce continentale
et en Grande Grèce. C’est
donc dans ce contexte que s’insère la question de l’alphabet phrygien.
En effet, les deux alphabets sont très semblables par le tracé
des lettres et les premiers témoins de l’écriture sont apparus
à peu près en même temps, dans la deuxième moitié du VIII°s. La
ressemblance et la contemporanéité des premières mentions laissent
penser à une origine commune. Pour avoir une vision claire afin
de tenter de résoudre la question, il importe de rappeler quelques
éléments du contexte historique. Les
conclusions de la partie précédente nous ont montré que le royaume
de Midas couvrait une vaste zone s’étendant de la mer de Marmara
au Taurus. Nous savons également qu’il était allié à Warpalawas
de Tuhana, à l’Ourartou et à certaines principautés néo-hittites.
Les Phrygiens ont donc dans la deuxième moitié du VIII°s., une
politique orientale active dans la partie Sud-Est de l’Anatolie. Or,
des inscriptions phéniciennes sont présentes dans le Sud-Est de
l’Asie Mineure à une date très haute. L’alliance de cette donnée
à la position prédominante de la Phrygie en Anatolie a permis
l’éclosion d’une pensée qui dépasse une tradition scientifique
un peu hellénocentrée[3].
En effet, à Zincirli a été trouvée une stèle datant du dernier
quart du IX°s., ce qui en fait la plus ancienne inscription phénicienne
dans la région. Des inscriptions phéniciennes se trouvent également
à Karatepe, à Hassan Beyli et, fait remarquable, en Cappadoce,
à Ivriz, à proximité du bas-relief du roi Warpalawas de Tuhana
que nous savons être un allié de Midas. Ces trois dernières inscriptions
datent de la deuxième moitié du VIII°s., période où les témoignages
d’écriture alphabétique sont encore très rares en Grèce continentale
et plus proche de graffites que de véritables textes. La
dispersion des ces inscriptions à travers la Cilicie conduit Lemaire
(1991, p.136) à penser que le phénicien était utilisé dans tout
le pays car les localisations à l’intérieur des terres vont contre
l’habitude phénicienne de s’implanter dans les régions côtières.
Le bilinguisme louvite-phénicien des inscriptions d’Ivriz et de
Karatepe fait arriver Lemaire (1991, p.140-141) à la conclusion
que “au moins dès le VIII°s., voire la première moitié du IX°s.,
voire le X°s., le phénicien apparaît comme une langue écrite officielle
de la Cilicie, apparemment à égalité avec le louvite hiéroglyphique,
écrit par une population de langue louvite indo-européenne au
début du I° millénaire” mais notons qu’il prend bien le soin de
spécifier que les Ciliciens se servent de l’alphabet phénicien
pour transcrire le phénicien et non le louvite ou une autre langue
indo-européenne, ce qui marquerait la véritable création d’un
alphabet non-sémitique. Cependant, Lemaire (1991, p.145) remarque
que les Ciliciens utilisent les graphèmes phéniciens ’
et Y pour transcrire les voyelles a
et i présentes dans
les noms propres asianiques non-sémitiques des inscriptions de
Cilicie, phénomène qui sera systématisé avec l’intégration de
voyelles à l’alphabet phénicien : il s’agit peut-être des premières
transformations de signes phéniciens à un usage vocalique. Récapitulons
: dans la deuxième moitié du VIII°s., la Phrygie est la puissance
dominante en Anatolie et elle est en contact avec la Cilicie comme
le montre son alliance avec le roi Warpalawas d’Ivriz et les inscriptions
retrouvées en Tyanide. Or, la Cilicie pratique depuis au moins
un siècle l’alphabet phénicien. Du côté grec, Brixhe (1991, p.313)
indique que les premiers témoins de l’utilisation de l’alphabet
sur la côte grecque d’Asie Mineure qui ont été retrouvés datent
des environs de 660 et sont donc postérieurs aux premières inscriptions
phrygiennes, ce qui rend difficile une transmission aux Phrygiens
par les Grecs de la côte égéenne[4].
De plus, l’archéologie ne présente pas d’objets grecs en Phrygie
avant le milieu du VII°s. ce qui ne témoigne pas d’une importante
présence grecque en Phrygie. Réciproquement, la présence phrygienne
en Grèce d’Asie est attestée dès le VIII°s. par des découvertes
dans les sanctuaires de Samos, Rhodes, Chios Ephèse, Olympie,
Argos, Sparte, …[5]
Il me semble donc utile de prendre en compte la puissance phrygienne
et les témoignages épigraphiques pour changer l’angle de recherche[6]
et envisager que les Phrygiens aient pu aller chercher l’alphabet
directement en Cilicie par la voie terrestre. Ceci n’empêche pas
que la constitution de l’alphabet se soit faite en collaboration
avec l’échange des innovations faites des deux côtés. Les
Phrygiens semblent même avoir joué un rôle dans la constitution
de l’alphabet grec : en effet, Brixhe (1991, p.352) estime
que les Phrygiens ont adopté, sur le modèle du yod sémitique, le iota de tracé serpentin
qui représente une consonne ; de plus, ils auraient créé
pour répondre à leurs besoins le iota rectiligne marquant une
voyelle. Ces innovations phrygiennes auraient été reprises par
les Grecs qui auraient ensuite supprimé le iota serpentin dont
ils n’avaient pas l’utilité. Le même auteur (1997, p.111) estime
que les Phrygiens pourraient également être les inventeurs du
sampi ionien qui correspondrait au phrygien. Ce signe aurait été transmis dans les pays
proches, en Lydie et en Ionie. Cette théorie que je trouve convaincante,
insiste sur les apports de diverses provenances nécessaires à
la constitution de l’alphabet. Nous
ne pouvons cependant pas donner aux Phrygiens le rôle complet
de transmetteur aux Grecs car, si tel avait été le cas, les premiers
témoignages alphabétiques grecs seraient apparus sur la côte grecque
d’Asie Mineure et non en Grèce continentale. De plus, il existe
des traces de contacts directs entre Grecs et Phéniciens, comme
le thêta (Brixhe 1997,p.111). Il faut garder en mémoire que nos
données risquent d’être lacunaires et masquer une période qui
peut être longue entre l’apparition effective de l’alphabet et
les premières traces retrouvées par l’archéologie. 3) Localisation géographique des
inscriptions :
Elles
sont réparties en trois groupes distincts (pl. 2b) : la courbe
de l’Halys, la région de Tyane et la courbe du Sangarios avec
des extensions vers le Nord-Ouest (Daskyleion, Vezirhan) et le
Nord-Est (Gerede = B-02 mais plus tardif). Chacune de ces zones
est séparée de l’autre par au moins 200km, ce qui ne forme pas
une région d’un seul tenant où l’usage du phrygien est prouvé.
Est-ce que cette image correspond à la réalité ? Le
cas de Tyane est particulier car il représente probablement un
traité d’alliance ou de soumission et ne suppose pas forcément
une population parlant le phrygien. Si les habitants de Boğazköy
sont phrygiens au VII-VI°s., nous devrions nous contenter de proposer
l’hypothèse peu satisfaisante d’une implantation phrygienne en
deux zones ne se touchant pas. Cependant, ce territoire est peu
exploité archéologiquement et contient certainement d’autres sites
paléo-phrygiens comportant des inscriptions ce qui permettrait
de combler le vide artificiel de la répartition des vestiges épigraphiques
phrygiens. Les quelques fouilles qui sont faites rétrécissent
cette zone de vide, au moins jusqu’à Ankara vers l’Est et Kaman
vers l’Ouest qui ne sont séparés que de 80km environ. 4) Conclusion et perspectives :
Cette étude de l’alphabet phrygien révèle également
la place très importante qu’il faut accorder à l’Anatolie de l’Âge
du Fer comme zone de contact entre l’Orient et l’Occident. Par
son étendue géographique et sa position au cœur de l’Asie Mineure,
la Phrygie occupe une position centrale qui n’est pas assez prise
en compte et qui est importante, notamment par la transmission
des traits culturels orientaux aux Grecs d’Asie après avoir absorbé
ces nouveaux apports. Notre
compréhension de la langue phrygienne demeure encore très lacunaire
et aléatoire. Elle se construit par comparaison de mots et de
structures grammaticales avec le grec. Le néo-phrygien peut également
être une aide en montrant ce qu’est devenu le phrygien au moins
six siècles plus tard, même si les exemples sont principalement
constitués de formules stéréotypées de malédictions contre les
violeurs de tombes. [1] Brixhe 1996, p.129. [2] Röllig 1995, p.193. [3] Beaucoup de chercheurs estiment que les Grecs ont transmis
l’alphabet aux Phrygiens : nous donnerons donc seulement les
références des avis les mieux argumentés. Surtout Lejeune 1969
et 1983, p.733-739, mais aussi Akurgal, 1955, p.107, Sams 1997,
p.43. [4] Cette date est évidemment relative et soumise à de nouvelles
découvertes qui pourraient la faire remonter. [5] Young (1965, p.485),
Muscarella (1988, p.184). [6] Young (1965, p.485) a été le premier à envisager cette
solution. Il proposait une adoption de l’alphabet simultanée
mais indépendante, quelque part dans le nord de la Syrie avec
une préférence pour Al Mina. La localisation côtière était très
importante pour sa théorie car elle permet un double type de
transmission, par mer pour les Grecs et par terre pour les Phrygiens.
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